Historien consultant, au cœur de l’histoire avec Johan Picot

Johan Picot historien consultant

Nom : Picot
Prénom : Johan
Réseaux sociaux :
@majestic_places (Instagram) – Johan Picot (Linkedin)
Lieu de vie : un petit appartement situé dans une ancienne suite de ce qui fut le « Majestic Palace » de Royat-Chamalières (Auvergne).

A propos de ton métier …

Quelle est ton activité pro ? Peux-tu nous expliquer en quoi cela consiste ? 

Je suis « Historien consultant » et non « Consultant en histoire » comme certains et j’y tiens. Si mes clients font, techniquement parlant, appel à un consultant (vocable adapté aux attendus actuels du monde du travail), ils cherchent avant tout un historien professionnel ce que je suis et souhaite rester dans l’esprit des gens.

Il s’agit d’un métier que j’exerce à mon compte et à temps plein. Cette activité – qui ne coulait pas de source pour quelqu’un de ma génération et au vu de mon parcours universitaire – s’est imposée à moi, mais il a fallu la construire sans réel modèle existant. Concrètement, depuis 2019 (date de création de mon entreprise « Arca communis »), j’offre mes services à ceux qui désirent connaître, valoriser et promouvoir Patrimoine et Histoire. J’interviens ainsi pour le compte de particuliers, de sociétés savantes, de bureaux d’investigations archéologiques, de programmes de recherches universitaires, pour des musées, mais aussi pour de grandes entreprises du secteur privé. Je propose notamment la réalisation d’inventaires d’archives ou de biens mobiliers, la recherche en archives ainsi que la rédaction de synthèses historiques, la mise à jour de contenus pédagogiques et muséographiques, la création de dispositifs de médiation, la présentation de conférences.

Quel est ton parcours pour en arriver là ?

Il est plutôt classique, du moins au départ… Après un baccalauréat général, je me suis inscrit à l’université (faculté d’histoire) où j’ai obtenu, tour à tour, un DEUG en histoire-géographie (Université Blaise Pascal-Clermont II, 2003), une attestation de langues slaves (Université Saint-Clément-d’Ohrid de Sofia, 2003), une Licence d’histoire mention archéologie (Université Blaise Pascal-Clermont II, 2004), un Master 1 et 2 en histoire et archéologie (Université Blaise Pascal-Clermont II, 2006), une thèse en Histoire religieuse, politique et culturelle (Université Jean Moulin-Lyon 3, 2012) et un post-doctorat en histoire (Université Bordeaux-Montaigne, 2013-2015).

Parallèlement à mes études, j’ai multiplié les expériences dans le domaine de l’archéologie en participant à des chantiers de fouilles (2003-2008) et en travaillant avec le Service Régional de l’Archéologie d’Auvergne (stagiaire, 2007 ; vacataire, 2008 ; prospection thématique, 2009). En outre, j’ai eu l’occasion d’enseigner l’histoire du Moyen Âge à des étudiants de Licence, Master et concours à Lyon, Bordeaux et Clermont-Fd (2009-2021).

Je m’investis, enfin, dans le tissu associatif régional et suis notamment membre titulaire, depuis plus de quinze ans, de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Clermont-Ferrand, où j’assure la direction d’édition de la revue historique
(depuis 2011).

Cette somme de compétences, d’expériences mais aussi et surtout de rencontres m’a amené à envisager le métier qui est le mien actuellement. En effet, c’est faute d’avoir obtenu un poste salarié (je suis le Poulidor du monde de la Culture) que j’ai décidé de créer mon activité : les fameuses vertus de l’échec !

Pourquoi ce métier ?

Historien ? Parce qu’il satisfait mes principaux traits de caractères qui sont la curiosité, le défi de l’enquête et le goût de la transmission ; critères qui ont présidé à la construction de mon parcours. Aujourd’hui, à plus de quarante ans, je dirais que je concède à la recherche et à la diffusion de la connaissance historique un caractère presque « militant et citoyen ». La connaissance du passé est une donnée indispensable qui doit permettre aux sociétés d’éviter de répéter, encore et encore, les mêmes erreurs.

Derrière les faits d’hier, il y a des pratiques qui s’inscrivent dans un long continuum et pourraient ressurgir à tout moment. En cela, l’histoire diffère de la mémoire. L’histoire, parce qu’elle est une discipline scientifique, fait appel à la recherche, au factuel, au tangible et au véridique. La mémoire, en revanche, c’est la perception que l’on a de l’histoire. Parce qu’elle convoque des émotions nourrissant des avis et opinions qui ne sont pas des arguments, la mémoire prend le risque de créer une distorsion entre le vécu et le perçu.

En somme, la mémoire c’est le vivant de l’histoire, tandis que l’histoire c’est la caution de la mémoire. L’ambition de l’historien doit donc être de fournir une narration claire et précise du passé afin de garantir aux générations actuelles et futures de suivre un chemin le plus avisé possible. Évidemment, cela n’exclut pas d’œuvrer – au quotidien – à la connaissance et à la préservation d’un patrimoine qui, de prime abord, semble soulever des enjeux moindres.

Ritz - Paris
Archives Johan Picot

Quel serait le projet de rêve sur lequel tu aimerais travailler ?

J’aimerais travailler avec la direction des palaces nés à la Belle Époque. Non par goût du luxe, dont je n’ai cure, mais par fascination de ces lieux légendaires qui ont joué un rôle clef dans la construction de l’histoire et du devenir de la vieille Europe (pensons aux mythiques Ritz et Lutetia de Paris, Hôtel du Palais de Biarritz, Negresco de Nice, Palace-Hôtel de Madrid, Danieli de Venise, Pera-Palace d’Istanbul, Sacher de Vienne, etc.). Dans les espaces feutrés de ces palaces (salles de billard, fumoirs, salons de conversation), en été comme en hiver, se décidaient bien souvent les grandes lignes de la rentrée politique, économique, industrielle, littéraire et artistique. Au début du siècle passé, le Palace, parce qu’il est le lieu de villégiature privilégié des aristocrates, de la haute bourgeoisie urbaine, des politiques, des ministres plénipotentiaires et des représentants en tout genre de l’intelligentsia mondiale est, par excellence, le lieu de convergence des idées ayant contribué à écrire l’histoire. Partant, fréquenter un palace ce n’est pas seulement succomber à la qualité des services, savourer des mets savamment concoctés et dressés, ni admirer le fruit du génie architectural et ornemental d’un monde révolu, c’est aussi se frotter à l’Histoire avec un grand H !

Pour cette raison, j’aimerais écrire l’histoire (onglet dédié sur le site internet / brochure mise à disposition des hôtes) de ces grandes demeures qui ont fait les heurs et malheurs de l’Europe durant plus d’un siècle et valoriser ce patrimoine vivant qui tend à disparaître depuis que ces hôtels centenaires ont sacrifié aux sirènes de l’uniformisation internationale…

Quel métier voulais-tu faire enfant ? Que dirais-tu à ton “toi” enfant ? 

Oula, il y en a eu… Dans l’ordre, marchand de jonquilles puis marchand de glaces, fermier puis vétérinaire et, enfin, instituteur. Ce n’est qu’en Licence que j’ai compris que je souhaitais me diriger vers la recherche historique et ce, par le biais d’une rencontre avec une Maître de conférences absolument géniale (merci Josiane Teyssot). 

Que lui dirais-je ? Vaste programme ! Je lui dirais ceci : « la vie va être rude, longtemps, tu vas souffrir, longtemps, mais un jour tu partiras à ta rencontre et fabriqueras ton destin, celui qui te rendra libre et heureux. Accroche-toi, sois résilient, on n’est pas condamné à vivre encore et encore les mêmes choses ; avec détermination l’Homme peut tout ! Et n’oublie pas cette
phrase attribuée à Mark Twain :

Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ! ».

Un mot pour ceux qui aimeraient se lancer sur cette voie ?

Je leur dirais ceci : « à cœur vaillant, rien d’impossible ! Écoutez la petite voix en vous et suivez-la. Personne, mieux que vous, ne peut savoir ce qu’il convient de faire. Attention cependant, il faudra travailler dur pour se faire une place dans un monde professionnel qui pense encore que l’histoire est un ‘hobby’ et qu’il n’y a pas de raison de rémunérer ce qui est effectué par passion. Pour le reste, je ne pense pas pouvoir conseiller qui que soit… J’ai moi-même toujours agi par instinct et suivant mon intuition profonde afin de ne nourrir ni regrets, ni remords et ai toujours fait fi des recommandations d’autrui… Si je devais tout de même insister sur un point, je terminerais en rappelant qu’il convient de chercher sa différence et d’en faire une force car à trop vouloir entrer dans le moule, on finit par avoir l’air tarte ! Soyez fous, excentriques, audacieux et différents, mais soyez vous-même ; c’est de la singularité, de l’unicité et de la créativité dont ce monde a besoin, pas d’une énième copie conforme des autres.

Quels regards sur le patrimoine ?

 

Quel est ton rapport au patrimoine ? Qu’est ce que cela veut dire pour toi ?

Voilà une question bien épineuse… Mon rapport au « patrimoine » est quelque peu ambivalent. D’un côté, je suis de ceux qui militent et se battent pour sa préservation et sa valorisation et ce, au sens juridique du terme (cf. notamment les lois sur les monuments historiques).

Pourtant, je ne suis pas seulement un historien, je suis avant tout un citoyen qui vit et évolue dans son époque. Ainsi, j’ai dû questionner ma pratique de très près lorsque, en 2019, j’ai rédigé et déposé un dossier de demande de protection au titre des Monuments historiques pour l’ancien « Grand Hôtel et Majestic Palace » de Royat-Chamalières. Le site, qui a été protégé à la suite de la première demande (arrêté préfectoral en date du 7 mai 2021), répond – bien sûr – aux attendus juridiques, historiques et patrimoniaux de la législation afférente. Pourtant, j’ai hésité avant de demander l’instruction : qu’est-ce que signifie cette protection ? qu’implique-t-elle ? Que serait la France si tous les monuments étaient placés sous cloche ? Ma crainte sous-jacente est la suivante : doit-on tout protéger et ce, au risque de ne pas laisser suffisamment de place pour
que les générations actuelles et futures puissent livrer les traces de leur propre histoire ?

In fine, le patrimoine selon moi consiste en un lieu, un bâtiment, un paysage ou encore une pratique qui est unique en son genre et qui a marqué l’histoire, son époque, son territoire… Il peut s’agir d’un unicum, mais également, à contrario, d’un objet parmi tant d’autres choisi pour être le digne représentant de sa catégorie. Définir le patrimoine, c’est opérer un travail de funambule…

Archives johan picot historien consultant

Comment-est venu ton attrait pour le patrimoine ?

Je suis assez certain que cela me vient de mes parents qui, depuis tout petit, nous emmenaient sans cesse écluser les brocantes, visiter des antiquaires perdus au fin fond de la France dite « profonde », mais aussi chercher dans ces « paradis » aujourd’hui disparus que sont les « crassiers ». Ces décharges à ciel ouvert (qui ont heureusement été éradiquées depuis !) incarnaient, pour l’enfant que j’étais, une Terra incognita, une véritable île au trésor ! Dans les années 1980, on trouvait véritablement de tout dans ces lieux insolites. Du meuble de style à l’objet usuel en passant par des correspondances de guerre et j’en passe…

C’est donc par le petit mobilier, l’objet qui tient et passe entre les mains, que m’est venu le goût du passé, de l’histoire puis, peu à peu, du patrimoine. Je pense que mon insatiable curiosité m’a conduit à vouloir voir, comprendre, remonter le fil, contextualiser, etc. Mon goût pour le patrimoine est né de cela finalement : vouloir trouver des réponses aux questions et aux
émotions que provoquaient les choses, les lieux, les monuments.

Un lieu qui t’a particulièrement marqué ? Explique-nous

Voici venue l’heure du nœud gordien… Un seul donc ? Tâchons de ne pas trop réfléchir alors et de livrer une réponse la plus honnête possible. Fût-elle fautive (car il y en a tellement).

Je vais retenir le dernier lieu qui m’a remué ; le Musée national Marc Chagall à Nice, où je me suis rendu fin avril. Passé une heure d’attente, j’ai enfin pu pénétrer l’édifice où le premier tableau m’a littéralement saisi. J’ai un attachement particulier aux œuvres de Chagall qui, depuis une vingtaine d’années, me fascinent par leurs couleurs, le mouvement des personnages et les références historiques. Je pensais savoir à quoi m’attendre et bien non. À peine entré, devant le premier grand format, je me suis figé, j’ai été happé par la puissance picturale. Il est difficile de mettre en mots pareilles émotions, mais retenons que j’ai pleuré et que j’ai été extrêmement heureux. Pour communier avec les œuvres et ne pas être dérangé par le bruit des gens autours, j’ai mis mes oreillettes et écouté Bach ce qui m’a permis de rester connecté. Je ne peux que vous recommander la salle hexagonale présentant les cinq tableaux évoquant le Cantique des Cantiques… un bijou !

 Un souvenir, une anecdote à raconter ?

Petits, avec mes frères, nous avions l’habitude d’enfouir (régulièrement) des capsules temporelles dans des trous creusés à 1m de profondeur, en plein champ, à la campagne, loin de tout… Nous imaginions qu’un jour lointain, peut-être, quelqu’un découvrirait ces trésors archéologiques et serait émerveillé ! Il ne s’agissait pourtant que de babioles sans valeur jetées
dans des boites métalliques de pastilles Vichy.

Depuis, je dois confesser que je n’ai pas cessé de le faire. Dans chacun des lieux où j’ai vécu j’ai dissimulé des témoins (mots, photos, pièces de monnaie, journaux, etc.) dans l’anfractuosité d’un mur, dans un faux-plafond, dans l’interstice des lames d’un parquet. Je viens d’ailleurs d’en cacher un tout récemment encore…

Ta liste de visites pour 2024 ?

L’année est bien entamée et j’ai déjà effectué quelques visites attendues de longues dates :
Le Negresco à Nice, Villa Éphrussi de Rothschild à Saint-Jean-Cap-Ferrat, Villa Kérylos à Beaulieu-sur-Mer, Casino de Monte-Carlo à Monaco, etc.
Je me rends bientôt à Paris pour une petite semaine ; je compte aller voir la nouvelle exposition temporaire du Musée des Arts décoratifs (« La naissance des grands magasins »), celle au musée d’Orsay (« Paris 1874. Inventer l’impressionnisme »), puis j’irai probablement flâner un après-midi au Ritz, une habitude prise il y a plusieurs années…

Pour le second semestre 2024, tout reste à programmer ! Je suis de ceux qui vivent un peu au jour le jour. J’aime me répéter tel un mantra la phrase suivante : « hier n’est plus, demain n’est pas ; la vie c’est maitenant ! ».

Palace Negresco Nice
Trésors de Johan Picot
Œuvre de Chagall